Le régime, en revanche, a très bien su habiter les angles morts des extrêmes. À l’extérieur, il se présentait comme une gauche solide, populaire et décoloniale. À l’intérieur, entre le parc national Canaima et l’État d’Amazonas, dans l’Arco Minero, nos peuples autochtones ont été déplacés, exploités et — lorsqu’ils ont résisté au vol à main armée de leurs terres par les mineurs et les militaires — assassinés. Au cours de ces 26 dernières années, notre forêt est devenue un terrain fertile pour le travail forcé des enfants, l’empoisonnement des eaux, l’abattage d’arbres millénaires, l’extermination de la faune, et l’utilisation de femmes, toujours plus jeunes, comme monnaie d’échange [1].
Dans la même logique macabre, ils ont féminisé le langage : la Première Dame est devenue la « Première Combattante », et pour la première fois, on a entendu à la télévision des mots tels que « ingénieure », « architecte » ou « leaderesse ». Désormais célébrée, la femme est devenue une pièce clé du grand projet appelé la « révolution bolivarienne ». Une inclusion payée au prix du travail bénévole : une femme valorisée uniquement comme aidante/soignante/gardienne — un passage du privé (foyer) au public (communauté) [2]. Cette vision essentialiste de la femme leur a servi à condamner tout ce qui sortait du moule de la « bonne révolutionnaire », celle qui est prête à prendre les armes pour défendre sa patrie, mais qui serait vite emprisonnée le jour où sa plainte concernant le manque de nourriture, d’électricité ou d’eau fuiterait dans un groupe whatsapp partagé avec des voisins mal intentionnés.
« Vous avez en moi un frère, un président qui non seulement se déclare féministe, mais qui croit aussi que la femme est supérieure à n’importe quel homme par sa sensibilité, son dévouement et son humanité », déclarait Nicolás Maduro en 2018, à l’occasion du 8 mars. Sauf que lorsqu’il est question de droits reproductifs, l’avortement demeure illégal au Venezuela — la seule exception étant lorsque la vie de la mère est en danger. L’éducation sexuelle dans les écoles est extrêmement précaire, si tant est qu’elle existe. La précarité menstruelle est une réalité qui affecte la vie de la grande majorité des personnes du pays ayant leurs règles [3], et le simple accès aux méthodes contraceptives est devenu un vague souvenir du passé, en raison des coûts exorbitants et des pénuries.
Comme dans tant d’autres pays dirigés par des gouvernements qui se vantent pourtant d’être des alliés, l’impunité et la violence machiste sont elles aussi utilisées comme des outils de domination. En témoignent les plaintes pour violences de genre laissées sans suite, les taux élevés de féminicides [4] et d’exploitation sexuelle, la stigmatisation de la communauté LGBTQ+, ainsi que les tortures et agressions sexuelles subies par des centaines de femmes emprisonnées pour des raisons politiques. C’est le cas d’Emirlendris Benítez, accusée sans preuves de terrorisme en août 2018 : emprisonnée alors qu’elle était enceinte, elle a été torturée jusqu’à provoquer son avortement, puis a subi un curetage utérin sans autorisation qui l’a laissée en fauteuil roulant [5].
Quand j’ai décidé de migrer du Venezuela, je ne voulais pas seulement fuir la violence d’État et celle de la rue ; je voulais aussi, de toutes mes forces, laisser derrière moi la cruauté de la polarisation politique, sortir de ce cauchemar discursif où défendre des politiques sociales ou oser nommer le patriarcat fait de vous un complice de la dictature. Ou, à l’inverse — mais tout aussi identique — où se positionner contre la dictature vous transforme automatiquement en une capitaliste, colonialiste, antiféministe sanguinaire. Mais à ma grande surprise (ce qui témoigne une grande naïveté de ma part), la polarisation n’est pas un produit exclusif des régimes totalitaires. Il ne s’était pas écoulé un mois avant que quelqu’un me dise, dans une langue que je comprenais à peine, que dans mon pays il n’y avait pas de dictature et que je ne savais pas de quoi je parlais.
Peu à peu, j’ai appris à argumenter dans une langue empruntée, ou bien, à passer mon chemin face à des personnes qui, tout en menant une vie pleinement dotée d’accès aux soins, de nourriture sur la table, de dimanches en famille et, en somme, de liberté d’expression, voulaient m’expliquer les bienfaits du gouvernement vénézuélien. J’ai aussi fini, avec le temps, par calmer mon désespoir chaque fois qu’une camarade ou un camarade d’Amérique latine invalidait mon expérience afin de pouvoir soutenir confortablement sa théorie et son militantisme… Jusqu’au 3 janvier 2026.
Ce jour-là, après des mois d’attaques aériennes contre des embarcations vénézuéliennes accusées (sans preuves) de narcotrafic [6], suivies de l’arrivée du plus grand porte-avions des États-Unis dans la mer des Caraïbes, Caracas a été bombardée à l’aube sur ordre du gouvernement de Donald Trump. Nicolás Maduro — extrait du palais de Miraflores avec son épouse Cilia Flores — s’est réveillé à New York, après une brève escale à Guantánamo, prêt à être transféré dans la prison où est également détenu P. Diddy.
Alors tout le monde avait quelque chose à dire sur le Venezuela. Heureusement, l’opinion publique continue de s’indigner face aux politiques interventionnistes des États-Unis, à cette histoire qui se répète à l’infini — celle des pays du Sud global pillés au nom de leur prétendue libération — ainsi qu’aux violations du droit international. L’attaque contre le Venezuela a ouvert une brèche vers de nouvelles possibilités en matière de violations de souveraineté, et chacun, à juste titre, a craint pour celle de son propre pays.
Cependant, les peuples ne disparaissent pas seulement dans l’obscurité ; ils disparaissent aussi par excès de visibilité : « trop de lumière rend aveugle », dit Georges Didi-Huberman [7]. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, notre pétrole (le nôtre ?) est devenu tendance, et l’on a condamné à la fois les actions de Trump et les Vénézuélien·ne·s qui se réjouissaient de la capture de Maduro. On parlait du Venezuela, mais peu ou pas de la crise humanitaire que nous traversons depuis des décennies, des personnes privées de liberté dans des centres de torture pour des raisons politiques, de la faim, des disparitions forcées ou des 8 millions de migrant·e·s. Ironiquement, ceux et celles qui condamnaient les actions de Trump n’avaient d’yeux que pour le pétrole du Venezuela, et non pour son peuple.
Et dans l’obscurité la plus absolue en matière de visibilité internationale, les camps de familles de prisonniers et prisonnières politiques installés devant les prisons emblématiques du régime. Des femmes dans leur grande majorité, attendant nuit après nuit d’avoir des nouvelles de leurs proches, détenus arbitrairement par le régime de Nicolás Maduro. Des mères, des sœurs, des grand-mères et des épouses, pour beaucoup venues d’autres régions du pays jusqu’à la capitale, laissant derrière elles leurs emplois et leurs foyers, dans des conditions de grande précarité, pour exiger la libération ou, au moins, une preuve de vie des leurs, sans parvenir à obtenir la moindre information depuis leur enlèvement par le régime.
Au moment de la capture de Nicolás Maduro, il se recensait environ 1 000 prisonnier·e·s politiques, dont des centaines de mineur·e·s, ainsi que de personnes en situation de handicap, soumis à des conditions de détention inhumaines, accusé·e·s de terrorisme, de trahison à la patrie et d’association de malfaiteurs, le tout sans preuves à l’appui. Un chiffre probablement très inférieur à la réalité, compte tenu du fait que de nombreuses personnes n’ont pas dénoncé les arrestations de leurs proches par peur de représailles. Depuis lors, la présidente intérimaire Delcy Rodríguez — qui, avant d’être vice-présidente, avait été à la tête du SEBIN, l’organe policier responsable des disparitions et des tortures, étant celle-ci proche de Maduro et maintenant validée par Trump — s’est engagée à promouvoir une loi d’amnistie pour la libération des prisonnier·e·s politiques, finalement adoptée le 19 février 2026 [8]. À l’heure où ce texte est rédigé, on compte encore 409 personnes en détention [9].
Pendant ce temps, ces femmes continuent de résister à l’extérieur des établissements pénitentiaires, se solidarisant entre elles, formant un bloc solide malgré la peur et le désespoir. Elles s’organisent, donnent des noms et des chiffres, se battent pour leurs proches détenus ; celles qui le peuvent leur apportent de la nourriture et des vêtements, d’autres crient depuis l’extérieur en espérant être entendues, pour qu’ils sachent que quelqu’un les attend dehors. Elles ont entamé une grève de la faim, organisent des veilles, lèvent puis réinstallent leurs camps suivant leurs proches de prison en prison – les transferts injustifiés de détenus constituant une constante de leur quotidien de lutte.
Six d’entre elles ont perdu la vie : Carmen Dávila, presque nonagénaire, est morte sans savoir que son fils avait déjà été libéré ; après une année d’attente, elle avait été hospitalisée et, lorsqu’il est sorti de prison, elle était déjà inconsciente. Yarelis Salas, 39 ans, a été victime d’un accident cardiovasculaire lors d’une veillée organisée devant la prison où son fils était détenu. Omaira Sánchez est également morte d’un accident cardiovasculaire après avoir passé quatre ans à tenter de connaître le sort de son fils. Yenny Barrios, atteinte d’un cancer, accusée elle-même de terrorisme et emprisonnée pendant des mois sans possibilité d’accéder à sa chimiothérapie, est morte seule à l’hôpital sans avoir pu retrouver son fils, emprisonné pour avoir publié une vidéo dans laquelle il proposait d’échanger un médicament contre un autre pour le traitement de sa mère. Il y a aussi Carmen Teresa Navas qui, à 82 ans, a passé seize mois à chercher désespérément son fils, sans recevoir de réponse claire des autorités, qui l’envoyaient d’une prison à l’autre, jusqu’à ce qu’on lui confirme finalement, le 7 mai 2026, que son fils était mort en juillet 2025. Carmen est morte dix jours plus tard [10]. Et María Concepción Sánchez — encore un accident cardiovasculaire — est décédée en apprenant que son fils ne faisait pas partie des dernières libérations [11]. Malheureusement, cette liste ne cesse de s’allonger. Combien de violence un corps peut-il supporter ?
Parler de l’intervention des États-Unis sans prendre en compte ces femmes ni l’histoire du pays qui les a conduites là où elles en sont aujourd’hui, c’est ignorer ce que nous, les Vénézuélien·ne·s, avons vécu au cours de ces vingt-six dernières années, sous un gouvernement qui s’est proclamé socialiste mais qui est rapidement devenu une dictature militaire, où les voix dissidentes sont systématiquement réduites au silence. Nous pouvons nous réjouir de voir un dictateur se disant de gauche en prison tout en condamnant l’ingérence des États-Unis. Et si le fait de penser ces contradictions nous met mal à l’aise, alors il est peut-être temps d’affronter cet inconfort. Comme l’a dit l’une des mères, Evelis Cano, aux policiers qui surveillent les manifestations des familles de prisonniers politiques : « Arrachez-vous ces cœurs de pierre » [12]. Dans ce monde de polarités, je voudrais me tourner vers l’écoute, le soin et l’empathie, plutôt que vers une posture politique incapable de se remettre en question.
[1] ONU. (2020). Venezuela: ONU publica informe sobre el control criminal de la región minera y sobre temas de la justicia en general. https://www.ohchr.org/es/2020/07/venezuela-un-releases-report-criminal-control-mining-area-and-wider-justice-issues
[2] Nueva Sociedad (2018). La feminización del chavismo. Las mujeres pobres como instrumentos de la política social. https://nuso.org/articulo/la-feminizacion-del-chavismo/
[3] Córdova, E. (2025). Pobreza y exclusión social complican la gestión menstrual en Venezuela. Runrun.es. https://runrun.es/noticias/580977/pobreza-y-exclusion-social-complican-gestion-menstrual-en-venezuela/
[4] Selon Utopix (2025), en 2025, un féminicide est enregistré toutes les 53 heures. https://utopix.cc/pix/septiembre-de-2025-son-17-casos-para-un-total-de-123-femicidios-en-venezuela-en-9-meses/
[5] Foro Penal. Presas políticas en Venezuela entre la cárcel y el olvido. https://foropenal.com/presas-politicas-en-venezuela-entre-la-carcel-y-el-olvido/
[6] The New York Times. (2025) Lo que revelan los videos de los ataques a embarcaciones en el Caribe y el Pacífico. https://www.nytimes.com/es/2025/11/26/espanol/estados-unidos/video-ataques-barcos-venezuela.html
[7] Georges Didi-Huberman. (2012). Peuples exposés, peuples figurants. Paris : Les Éditions de Minuit.
[8] BBC Mundo. (2026). La Asamblea Nacional de Venezuela aprueba una ley de amnistía que organizaciones de derechos humanos consideran limitada. https://www.bbc.com/mundo/articles/c99j105gkvro
[9] Selon le décompte en temps réel réalisé par le Foro Penal, une ONG qui offre une assistance juridique pro bono aux personnes détenues arbitrairement au Venezuela : https://foropenal.com/
[10 ]Efecto Cocuyo. (2026). Carmen Navas, la madre de 86 años que recorrió las cárceles buscando a un hijo que el Estado ya había enterrado. https://efectococuyo.com/la-humanidad/carmen-navas-la-madre-de-86-anos-que-recorrio-carceles-buscando-a-un-hijo-que-el-estado-ya-había-enterrado/
[11] elDiario.es. (2026, 25 de mayo). Muerte de madre de preso político. https://eldiario.com/2026/05/25/muerte-madre-preso-politico/
[12] El País. (2026). La desesperada lucha de las madres de presos políticos en Venezuela. justiciahttps://elpais.com/america/2026-01-28/la-desesperada-lucha-de-las-madres-de-presos-politicos-en-venezuela-no-tienen-misericordia-exigimos-justicia.html
* Nancy Moreno Pinto (Venezuela) s’est formée en lettres avant d’intégrer l’équipe de Lugar Común, librairie et centre culturel à Caracas, d’abord en tant que libraire, puis comme coordinatrice de la programmation culturelle. En 2015, elle a cofondé la bibliothèque itinérante « Pasa la Cebra », avec l’objectif de permettre aux enfants de Petare, un quartier défavorisé de Caracas, d’accéder à la lecture et de se réapproprier l’espace public à travers des activités culturelles.
En 2017, elle s’est installée en France pour poursuivre ses études et a suivi un master en Médiations urbaines, savoirs et expertises à l’Université Lyon 2. Elle a ensuite rejoint l’équipe d’October Octopus en tant que programmatrice culturelle, où elle conçoit et coordonne des projets culturels en France et à l’international, notamment des festivals, des salons du livre et des programmes académiques.
© Mariangela Abbruzzese
* Mariangela Abbruzzese. Vénézuélienne installée au Mexique, elle est professeure à temps plein à l’École de communication de l’Universidad del Claustro de Sor Juana.
IG: @recortaymueve


No hay comentarios:
Publicar un comentario